Arnaud Romera: « J’ai peur que ce soit pire aux JO de Rio »

Posted on décembre 5, 2012

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Spécialiste des sports de combat sur France Télévisions, Arnaud Romera a jeté un pavé dans le mare, début octobre, avec la diffusion d’un reportage mettant en lumière la corruption dans le monde de la boxe. Semelle revient avec lui sur les conditions de réalisation de cette enquête et l’avenir de la boxe, en France comme à l’étranger.

romera

Est-ce que vous aviez ce reportage en tête avant les JO ou c’est la défaite d’Alexis Vastine qui a été l’élément déclencheur ?

Arnaud Romera – L’idée du reportage est venue pendant les Jeux Olympiques, au fur et à mesure que j’assistais à l’épreuve de boxe. J’ai vu des combats et des décisions grotesques, lamentables et ça a atteint son paroxysme à l’approche des médailles. Il y a plusieurs combats en quart de finales qui ont été lamentables comme celui d’Alexis Vastine ou de Nordine Oubaali. Après ça, j’ai croisé Teddy Atlas, l’ancien entraineur de Mike Tyson qui était coach de l’équipe américaine. En coulisses, il me dit « ce sport est mort pour les JO, c’est une honte, comment voulez-vous que les Américains s’intéressent encore au Jeux Olympiques au niveau de la boxe ?  Ce n’est pas possible, il se passe des choses en coulisses ». Ce qui m’étonne alors, c’est que 90% des gens se plaignent du système, veulent dénoncer ça, trouvent ça dégueulasse, s’indignent, mais personne ne dis rien. A partir de ce moment, j’ai pris toute une série de contacts là-bas et je me suis dit qu’il fallait montrer comment et pourquoi ça triche comme jamais dans la boxe olympique.

Depuis la diffusion de ce reportage, avez-vous eu des retours de la part des boxeurs ou des instances dirigeantes ?

J’ai eu énormément de retours, à 95% positifs, notamment du monde de la boxe en France. Ça a libéré les gens qui se doutaient qu’il se passait quelque chose, mais ne savaient pas quoi exactement. Le monde de la boxe en France a réagi de manière très positive, avec beaucoup de témoignages d’indignation. Beaucoup d’arbitres absents des Jeux Olympiques m’ont confié qu’on cherchait à les influencer sans cesse, et que la France notamment ne boxait pas sur le même pied d’égalité que certaines nations. Les membres de l’équipe de France m’ont envoyé des messages, les entraineurs aussi. Le problème, c’est que ça n’a pas réagi au niveau de la presse et le président de la fédération, Humbert Furgoni, fait toujours le mort depuis quelques semaines.

Pas de retours négatifs de la part du monde de la boxe ?

J’ai sollicité plusieurs fois l’AIBA (Association internationale de boxe amateur) pour avoir une interview du président Ching-Kuo Wu ou de Ho Kim, le directeur exécutif coréen, qui est au centre de ce système et ne répond jamais aux médias. Mais on me répond que le président n’est pas disponible avant 6 mois, il est tout le temps au bout du monde, il fait tout pour ne pas répondre. L’AIBA a essayé via ses avocats de nous empêcher de diffuser le sujet jusqu’au dernier moment. Ils n’avaient aucun argument valable car on leur avait donné la parole, on a essayé plusieurs fois et ils n’ont jamais voulu répondre. De toute façon, ils ne nous ont jamais attaqué en justice, ni le président de la fédération française, ni l’AIBA, car ils savent très bien que tout ce que je raconte est vrai. J’ai fait un reportage de 12 minutes mais j’aurais pu en faire un de 52 minutes.

Est-ce que des réformes sont lancées depuis la diffusion de votre reportage ou la situation reste inchangée ? 

Ce qui est terrible, c’est que tout le monde s’en fout de la boxe ! Ça n’intéresse personne. Le Ministère des Sports devait s’en occuper, je ne sais pas ce qu’ils font. On m’a fait comprendre que le président de la fédération française allait être convoqué pour être entendu, visiblement ça n’a pas été fait. Le CIO m’a envoyé une lettre disant qu’il tenait compte de ce qui a été dit. Mais manque de preuves, il est difficile de faire une enquête ! En fait, personne ne s’y intéresse vraiment. Ce sont des faits gravissimes avec des arbitres qui témoignent, avec des images flagrantes, c’est évident. Mais personne ne dit rien, les instances ne s’en occupent pas. L’AIBA fait le dos rond, ne répond à personne en laissant passer l’orage, c’est une technique assez classique. On laisse passer en espérant qu’un jour, plus personne n’en parlera.

Ce qui est terrible et cela me donne un sentiment de culpabilité par rapport aux gens qui ont eu le courage et l’honnêteté de témoigner, c’est qu’ils ont tous été suspendus ou radiés. En externe, l’AIBA et la fédé française ne livrent rien, ne communiquent sur rien pour ne pas s’expliquer mais en interne, on coupe les têtes. C’est révélateur de ce qui est le fonctionnement de la boxe aujourd’hui. L’arbitre français que j’ai vu aux JO qui témoigne par téléphone dans le reportage est aujourd’hui suspendu. Le Roumain qui balance tout était déjà radié de l’AIBA mais en plus, ils ont viré la Roumanie de toutes compétitions de boxe. La Roumanie ne fait plus partie de l’AIBA. C’est hallucinant cette dictature !

Quelles seraient les décisions à prendre pour régler ce problème ?

Seul le CIO peut régler le problème, il doit mettre son nez dans les affaires obscures de la boxe. Regarder les images, voire toutes les injustices, écouter les présidents des fédérations, les entraineurs, les boxeurs. Le système est tel qu’aujourd’hui l’AIBA fait signer une charte de bonne conduite à tous ses collaborateurs. Cette charte dit « vous ne devez pas parler à la presse, celui qui parle est radié ». À partir de là, il n’y a plus aucun mode d’expression possible. Les arbitres, par exemple, tiennent à leur poste, ils aiment les petits voyages, les petits hôtels et pour ne pas perdre cela, ils privilégient leurs intérêts personnels et sont prêts à cautionner un système qui leur fait du mal. Ils sont très mal à l’aise par rapport à ça et ne disent rien. L’entraineur français, Jean Savarino (ndlr Directeur Technique National) était furieux, pourquoi il ne parle pas ? Parce que son intérêt personnel prime. Mais moi, si je suis président de la fédération française et que je me fais carotter aux Jeux comme ça, de manière aussi flagrante, je balance tout! Mais on ne dit rien pour préserver son petit poste. Celui qui l’ouvre dans le système de l’AIBA se fait découper. Tais-toi et acceptes le système.

Propos recueillis par Thomas Liabot et Rémi Khelif

Retrouvez la suite de l’entretien sur www.semelle-web.fr

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