INTERVIEW DE PROLETER (Avec Quali District)

Posted on février 13, 2013

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Rencontrer le beatmaker toulousain, c’est d’abord mettre un visage sur un nom. Un nom qui a pris de l’ampleur en 2011 avec la sortie de l’Ep Curses from Past Times : des milliers de fans sur les réseaux sociaux, une chaine Youtube consultée dans toute l’Europe, et une multitude de blogs musicaux se posant la même question : « mais qui est donc Proleter » ? Pour le savoir, nous sommes allés débusquer l’intéressé chez lui, dans une lointaine contrée de la banlieue toulousaine… Propos recueillis par Paul de Quali District : http://www.qualidistrict.com/

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Qui es-tu Proleter ?

J’ai 30 ans et je suis avant tout ouvrier. Je bosse à l’usine, c’est ce que je fais pour vivre. À côté de ça, je fais de la musique depuis des années. J’ai commencé très jeune avec la guitare, et comme mon frère était batteur on a pu monter pas mal de groupes. Autour des années 2000 j’ai déménagé à Strasbourg. Une fois là-bas je me suis retrouvé seul et sans groupe. C’est à ce moment là que j’ai commencé à m’intéresser à l’électro par le biais du trip-hop. Je n’arrêtais pas d’écouter Portishead, Tricky… J’écoutais aussi du hip-hop : Assassin, Cypress Hill…les classiques que tu connais même sans être à fond dedans. Un mec des classes moyennes comme moi à l’époque, il baignait davantage dans la culture rock. N’empêche qu’à force, je me suis demandé comment ils faisaient pour que ça sonne comme ça.

Quel a été le déclic qui t’a mené au beatmaking ?

J’ai acheté un synthé, et j’ai commencé à bidouiller. À Strasbourg, j’ai rencontré deux MC à la fac. Peu après je me suis procuré un sampler et j’ai commencé à faire des beats pour eux. Au tout début je ne samplais même pas, je ne faisais que de la compo avec des expender. Avant la MPC j’avais une Yamaha RS-7000, qui est plutôt utilisée dans le milieu techno. J’ai vraiment commencé sur le tas. J’étais zikos, mais je ne comprenais rien à cette musique. Ça a été une claque monumentale : la MPC, les sons de Gza, Illmatic de Nas… Je me suis vraiment bouffé beaucoup de hip-hop. Je voulais rattraper le temps perdu. Quand j’ai découvert Gangstarr et les sons de Dj Premier, ça a été une révélation : c’était ce que je voulais faire ! L’année d’après j’ai atterri à Paris. C’était la galère, je faisais un stage et je n’étais pas payé. Du coup je n’avais pas de matos. C’était vraiment de la bricole.

Ton premier Ep sonne très « rétro », avec des samples empruntés à la musique américaine des années 30 à 50, très Mississipi Blues. Pourquoi s’être tourné vers ces influences ?

Quand j’ai fait le maxi je n’écoutais presque plus de musique. Je ne connaissais pas grand-chose (je ne connaissais même pas Gramatik !). Mes références étaient encore assez anciennes: Dj Shadow, Blockhead, RJD2… L’album Deadringer est un vrai chef d’œuvre pour moi. J’avais en tête de faire un projet dans cette veine là. Si j’ai utilisé tant de samples de jazz, c’était pour une raison simple : mon grand-père venait de mourir et j’ai récupéré une partie de sa collection de vinyles : des disques de Count Basie, Duke Ellington… Quand j’ai commencé mon projet, je ne voulais absolument pas que sonne dark, cette ambiance sombre un peu « cliché » de l’abstract hip-hop. Ces vinyles m’ont parlé. J’ai senti que je touchais à quelque chose qui me plaisait.

http://www.youtube.com/watch?v=_gFc2KrF_WQ

Tu es très suivi sur internet. Notamment en Grèce…

Un Dj grec a bien kiffé ce que je faisais. Il a fait tourner mon Ep là-bas. Ça a créé une petite communauté, c’est cool !

Hormis ta chaine Youtube, tu ne fais pratiquement aucune communication. Les internautes ont relayé ta musique de façon très spontanée. Comment expliques-tu cet engouement ?

Je ne me l’explique pas…et je ne m’en plains pas ! C’est vrai que si on regarde la fréquentation des auditeurs sur internet, je m’en sors pas trop mal. C’est assez bizarre, car ici, on ne me sollicite quasiment jamais. Ça vient aussi du fait que je n’ai pas vraiment fait de scène jusqu’à maintenant. C’est un succès virtuel en définitive. Des fois c’est un peu gênant, mais je me dis que ça correspond à ma personnalité. Je suis un peu autiste : je taffe la journée, et je fais de la musique chez moi en rentrant. Après il ne faut pas cracher dans la soupe : ça me plait ! C’est aussi pour ça que j’aime être producteur. Quand tu as un groupe c’est compliqué : il faut réunir un batteur, un guitariste, un bassiste…et que tout le monde soit sur la même longueur d’ondes. Quand je suis seul avec mon matos je n’ai besoin de personne. Je maitrise tout de la première à la dernière note, à l’horaire que je veux ! Tout ça, c’est très important pour moi.

Te considères-tu comme un artiste « hip-hop » ?

Je m’en tape un peu fait. Je fais de la musique. Il se trouve que je sample, que j’arrange à ma sauce et que je mets des beat dessus. Alors oui, j’appartiens au hip-hop, car il y a le savoir-faire et l’état d’esprit du bricoleur, mais ce n’est pas un but en soi. C’est une musique très importante pour moi, mais ce n’est pas la seule qui m’habite. J’ai aussi une grosse culture rock et métal.

http://www.youtube.com/watch?v=u45rMdLodK4

Revenons-en au partage libre sur internet. Tes productions ont été utilisées par beaucoup de rappeurs. Peux-tu nous expliquer ce qui s’est passé avec Task Rok ?

(Rires) C’est un rappeur de Sacramento. Une putain de rencontre, même si on ne s’est jamais vu. En fait, un mois après la sortie du maxi, j’ai contacté Beat Connexion (grosse chaine Youtube, NDLR) pour que mes sons circulent. Ils étaient chauds. Peu après, j’ai reçu un mail de Task Rok avec sa version de « Mayflowers ». Il me remerciait et me demandait ce que j’en pensais. C’était cool, car j’avais reçu des versions d’autres rappeurs. Des trucs assez moyens. Là le morceau était mortel. En plus il avait joué le jeu. La plupart du temps, les gens utilisent tes morceaux et ne te créditent même pas ! Le truc habituel et bien pénible. Il a fait les choses dans les règles de l’art. En plus c’est un artiste que j’apprécie.

Tu travailles aussi directement avec des rappeurs : Mister Colfer de Montpellier, et Dj Crabees… Comment les as-tu rencontrés ?

À l’époque je balançais mes prods sur Myspace. J’étais vraiment un très mauvais beatmaker. Un ami à moi (Dj Bastos) habitait à Montpellier. Il m’a encouragé à persister. Il trainait avec Colfer et Crabees et leur a fait écouter ce que je faisais. On a fait quelques morceaux ensemble et on a continué à se fréquenter jusqu’à devenir super potes. Je bosse essentiellement avec lui, car je n’aime pas courir après les MC. Et pour être honnête, j’ai beau connaitre les classiques, je n’écoute pas beaucoup de rap français. Je travaille avec mon pote parce que c’est simple et sans prise de tête. J’aime ce qu’il fait aussi !

http://www.youtube.com/watch?v=W3imLBxjt7I

Tu composes différemment quand le morceau est destiné à être rappé ?

Non et c’est bien ça le problème ! (Rires) En fait, les gens veulent toujours les morceaux que j’ai composé dans une optique solo. À la base, « Angle de vue » devait être sur Curses from Past Times. Il y avait moins de place pour la voix à la base, mais Colfer voulait absolument poser dessus !

En ce moment, tu travaille sur ton second Ep : Feeding The Lions. Pour l’instant, il n’y a qu’un seul extrait en ligne, le morceau « Lonely Drive » (déjà tapé par Task Rok d’ailleurs)…

(Rires) Comme d’hab’ ! À la sauvette !

Ce morceau est plus « digital » que les précédents. Il n’y a plus cette touche rétro. Tu te diriges vers d’autres sonorités ?

Pas vraiment en définitive. Les autres morceaux seront plus proches de mes productions classiques. « Lonely Drive » est un peu à part. J’ai mis un pied dans la french touch, car j’ai en beaucoup écouté l’année dernière, et j’avais besoin de faire autre chose. Au final il n’y aura pas de virage de style, même si j’y ai pensé un moment. Le son restera proche de celui du premier Ep.

http://www.youtube.com/watch?v=l80LA4cvUVw

Le dernier morceau que tu as écouté et qui t’a marqué ?

« Dungeon Sound » de Gramatik ! Il est vraiment mortel. Le sample avait déjà été grillé par le Wu-Tang, mais bon… bête de morceau.

Les beatmakers que tu aime écouter ?

Nous sommes à Toulouse : difficile de ne pas parler d’Al’ Tarba ! Il est jeune, et il a déjà un sacré background. Ce qui est bien c’est qu’il a collaboré avec de grands rappeurs, mais qu’il a développé son propre style en solo. Quand tu arrives à avoir ta patte c’est intéressant. C’est la démarche que j’essaie d’adopter. Cela m’intéresse moins quand il s’agit simplement de composer pour des rappeurs. Côté français j’ai aussi beaucoup aimé le dernier projet de Mani Deiz des Kids of Crackling : Too Much Memories.

Peux-tu nous parler de ton live, en première partie de La Fine Equipe à Toulouse le 14 février ?

Mon rapport au live est forcément un peu particulier pour le moment. Au Connexion Café ce sera le baptême du feu ! J’ai fait beaucoup de scène plus jeune en tant que guitariste, mais là, Proleter en concert c’est une première ! Je vais faire un mix entre les morceaux de l’ancien Ep et de l’inédit à venir. Quand je dis mix, je pense à « mélange », car je jouerai les titres en live à la MPC.

Quels sont tes projets ?

D’abord la sortie de Feeding The Lions. Je n’ai pas envie que ça traine, mais je ne le sortirai pas tant que je ne serai pas satisfait. Sinon j’ai une autre date à Bordeaux le 30 mars, et je reviendrai à Toulouse pour jouer le 04 avril.

Un dernier mot ?

Mon prochain Ep ne sera pas disponible en téléchargement libre. Achetez-le, comme ça j’irai m’acheter de nouvelles pompes ! (Rires). Sinon, je tiens à remercier tous ceux qui écoutent ma musique et me manifestent leur soutien d’une manière ou d’une autre. J’arriverai bien à sortir Feeding The Lions entre deux RTT !

Propos recueillis par Paul Muselet

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