Vers où va l’Amérique latine ? (Extrait du Diselo N°13)

Posted on mars 5, 2013

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C’est une région du monde dont on parle peu dans les médias français. De la Basse-Californie au Cap Horn, nous l’appelons communément Amérique latine. Pour cause, on y parle majoritairement espagnol ou portugais. Nous connaissons ces pays pour la salsa, la tequila ou encore les lamas. Beaucoup de clichés, mais peu de fond. La société latino-américaine se transforme. Le Brésil, locomotive du continent, tire l’économie de ses voisins vers le haut. Mais que s’y passe-t-il concrètement? Diselo a rencontré dix latinos toulousains. Dans un bouillonnement de dialogues entre français et espagnol, ils nous ont apporté leur point de vue.

Pablo, Equatorien.

Alejandro, Bolivien.

Alexis, Vénézuelien.

Carolina, Vénézuelienne.

Cristina, Vénézuélienne.

Carlos, Péruvien.

Micaela, Péruvienne.

Oscar, Mexicain.

Patricia, Mexicaine.

Rafael, Brésilien. 

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Diselo : Que pensez-vous du traitement médiatique de l’Amérique latine en France ?

Pablo : Parce qu’il y en a ?

Alejandro : Les médias français traitent d’informations très générales et de beaucoup de stéréotypes. On imagine presque le lama avec son bonnet de laine! (rires).

Micaela : Ils montrent un mauvais visage de nos pays.

Alejandro : Je pense que c’est dû à un manque de curiosité.

Diselo : Pouvez-vous décrire la situation politique dans votre pays en 2013 ?

Alejandro : En Bolivie, la situation sociale s’est améliorée depuis l’élection d’Evo Morales il y a sept ans. Mais les différentes ethnies ne sont pas toute bien intégrées dans la société.

Pablo : En Équateur l’économie n’est pas trop mauvaise. Mais le président Rafael Correa a modifié la constitution pour être réélu. C’est anti-démocratique et ça me paraît dangereux.

Cristina : Au Vénézuela, on ne sait même pas si le président Hugo Chavez est toujours en vie. Son état de santé est un secret d’état. Tout est opaque, on ignore qui gouverne réellement en ce moment. (Hugo Chavez est décédé depuis, le mardi 5 mars).

Micaela: Au Pérou rien ne bouge malgré l’élection d’Ollanta Humala il y a trois ans. C’est un président d’extrême gauche qui avait promis de faire plein de réformes. Au départ, la population le craignait un peu. Il est proche d’un groupe terroriste appelé « le Sentier Lumineux ». Mais au final rien n’a changé. Il n’a rien fait du tout.

Patricia : Le Mexique n’a pas connu de transition politique de gauche, contrairement au reste de l’Amérique latine. Le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI, centre-droit) a repris le pouvoir avec l’élection d’Enrique Peña Nieto. Depuis 2000, c’était le Parti d’Action Nationale (PAN, conservateur) qui gouvernait le pays. Il avait entamé un programme de sécurité sociale mais n’a pas eu le temps de résoudre les problèmes.

Rafael : Le Brésil est un peu le moteur du continent. L’économie a connu une forte croissance sous la présidence de Lula, grâce à la croissance économique mondiale. Lula en a profité pour mettre en place le programme Bolsa Familia. C’est un programme d’aide sociale qui couvre 11 millions de familles brésiliennes, soit un quart de la population. Chaque famille peut recevoir jusqu’à 200 reals (84 euros) par mois.
Le Parti des travailleurs est toujours au pouvoir. Mais la nouvelle présidente Dilma Roussef ne joue pas le même rôle que Lula. L’ancien président se présentait vraiment comme un leader continental.

Quels sont les problèmes persistants ?

Alexis : L’économie vénézuelienne dépend trop de l’importation : 80 % des biens sont importés. Économiquement, ce sont les Etats-Unis qui dominent toute la région. Notre dette nationale est énorme. Pourtant, le pays est riche en ressources. Nous produisons du pétrole. Personne ne meurt de faim : 95 % des habitants mangent trois fois plus que le minimum recommandé.

Le plus gros problème reste l’insécurité. Elle est partout, sous différentes formes. Drogues, kidnappings et règlements de compte régulent notre quotidien. 50 personnes sont tuées chaque semaine. Le gouvernement ne fait rien. Il n’assure un minimum de sécurité que pendant les jours fériés. Le climat social est explosif.

Cristina : C’est vrai. Dès qu’on montre le moindre signe de richesse, on court le risque de se faire voler ou kidnapper. On vit dans un climat de guerre urbaine. Les pauvres préfèrent vivre dans l’illégalité, même si ils ont la possibilité de se débrouiller autrement.

Oscar : Nous avons connu 70 ans de dictature parfaite avec le PRI. La corruption est un problème endémique, et nous n’avons pas de service public. C’est un problème quasi-culturel. Nous n’avons eu aucune option politique de gauche. Entre 2000 et 2012, le PAN n’a rien pu changer. C’était juste mettre une nouvelle tête sur un même corps. Nous croyons à tort que le Mexique est un pays développé, si l’on suit les critères de l’OCDE. Nous avons l’homme le plus riche du monde, mais une grande partie de la population est en situation d’extrême pauvreté. Il suffit d’une heure de voiture pour se rendre du centre du pouvoir économique jusqu’à un lieu sans le moindre service minimal.

Au bout du compte, ce sont les médias qui ont le plus de pouvoir. Aujourd’hui, ils ont plus de force que les politiques, mais eux aussi sont corrompus… et ça ils ne le disent pas à la télé. Le peuple est maintenu dans l’ignorance.

L’autre problème est le narcotrafic. Quand le PRI était au pouvoir, il existait une sorte de pacte avec les cartels. Le PAN a ensuite commis l’erreur de privilégier l’un des trois principaux cartels, celui de Sinaloa. Ce traitement de faveur a rendu furieux ses rivaux, les Zetas et le cartel del Golfo. Mais la guerre était perdue d’avance. La justice est infiltrée par ces mêmes criminels.

Même avec la meilleure volonté du monde, un président seul ne pourrait rien changer.

Cristina : L’un des problèmes, c’est que les présidents se présentent en sauveurs. Prenons Chavez, par exemple. Au lieu de se concentrer sur l’éducation et d’informer les gens, ils veut les garder dépendants de la politique. Les Vénézuéliens le prennent pour un dieu. C’est un bon moyen pour contrôler un peuple et le maintenir dans l’ignorance.

Alejandro : L’éducation pour tous est la solution. Mais elle n’est pas à portée de main.

Cristina : Comme disait Simon Bolivar, « si une nation est ignorante, on peut facilement la manipuler ».

Pablo : Il avait aussi dit : « la meilleure chose à faire en Amérique latine, c’est de s’en aller! »

Alexis : Même dans le domaine de la santé, nous sommes assistés. 30 000 médecins cubains travaillent à soigner les plus démunis. Ils font partie du programme « Barrio adentro » (à l’intérieur du quartier). Ils interviennent dans les quartiers les plus pauvres du pays. Ce programme a permis de diminuer fortement la mortalité infantile. Mais il n’y a pas de système de santé global.

Pablo : Est-ce que le Vénézuela est une démocratie pour toi?

Alexis : Non. La corruption est à son maximum. Tout est contrôlé par Chavez.

Rafael : Au Brésil, la croissance s’est un peu ralentie et l’inflation continue à poser des problèmes, comme dans le reste de l’Amérique latine. Le pays a toujours des problèmes d’infrastructures. Le Brésil est souvent appelé le « pays du futur ». mais en réalité, nous attendons toujours ce futur…

Oscar : L’organisation de la Coupe du Monde en 2014 et des JO en 2016 pourront-ils changer la donne?

Rafael : C’est marrant que tu parles de ça. La Coupe du Monde devait coûter 20 milliards de dollars. Mais on a finalement dépassé les 80 milliards! Et c’est la population brésilienne qui paie, alors qu’il s’agit d’un événement privé. En plus, une partie de l’argent est blanchi et disparaît…

Quelle est la place de la religion dans la famille et la société ?

Cristina : Les latinos sont beaucoup plus conservateurs que les Français. Personnellement, je suis athée. Mais c’est parce que je lis beaucoup de philosophie et de sciences. Je me renseigne sur les autres religions. Mais ça ne m’empêche pas de faire le signe de croix avant chaque examen. C’est culturel.

Carlos : Les plus croyants sont généralement les plus pauvres. Beaucoup voient un espoir dans la religion.

Rafael : La société est très conservatrice. Chez nous, l’avortement et le mariage gay ne sont pas vraiment à l’ordre du jour. Le Brésil est le plus grand pays catholique du monde en chiffre absolu. 63% de la population brésilienne se déclare catholique. Mais il y a de plus en plus de protestants.

Oscar : Les jeunes ne sont pas pratiquants. Nous n’allons pas à la messe et ne prions pas. La religion est surtout présente sur la forme. Les mentalités évoluent. L’avortement est légal. L’union civile entre homosexuels est légale à Mexico, la capitale. Je pense que les grands changements sociétaux viendront de petits changements dans chaque famille.

Pour finir, vous restez quand même optimistes ?

Pablo : Bien sûr. Nous avons la fête, l’alcool, la drogue et le foot! (rires). Il y a beaucoup de chaleur humaine chez nous. Nos ressources culturelles sont immenses elles aussi.

Alejandro : On peut bien vivre avec le minimum. Les gens se débrouillent.

Cristina : Nous sommes ouverts à beaucoup de solutions.

Oscar : La mentalité des latinos est de nature optimiste. Nous croyons que le changement peut arriver.

Propos recueillis par Matthieu Stricot et Mathieu Lemat.