Au théâtre avant l’heure

Posted on avril 16, 2013

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Une heure ou deux. C’est la durée moyenne d’une pièce de théâtre. Mais sa préparation peut demander des semaines voire des mois. C’est le cas pour l’adaptation de « Mangeront-ils? » de Victor Hugo par Laurent Pelly. Cette création du Théâtre National de Toulouse (TNT) sera présentée du 2 au 20 avril dans la grande salle du TNT. Le 21 mars dernier, Diselo a pu assister à une répétition. Trois heures dans l’intimité de la mise en scène.

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On pourrait croire à des fourmis se trimbalant au milieu d’herbes géantes. Une vingtaine de personnes s’affairent sur scène pour préparer la répétition. La première représentation de « Mangeront-ils? » de Victor Hugo sera donnée dans moins de deux semaines au Théâtre National de Toulouse. L’équipe théâtrale investit la grande salle pour le deuxième jour d’affilé. Le décor est déjà là : de longues tiges blanches de plus de cinq mètres de long surplombent la scène. « Nous avons suivi les indications de Victor Hugo. Celui-ci évoquait une nature démesurée et un entrelacement de broussailles », explique Laurent Pelly, le metteur en scène. Des morceaux de tissu tapissent le sol… Sur la droite, Jérôme Pouly, de la Comédie-Française, s’exerce à l’escalade sur une statue de saint. « Si j’avais un baudrier, je pourrai lâcher les deux mains. Ça serait génial ! » Lance-t-il à l’un des techniciens. Laurent Pelly reconnaît que « retravailler la pièce dans le décor est un peu fastidieux ». Le metteur en scène a dix jours pour perfectionner les moindres détails. Il est d’ailleurs temps de s’y mettre. Premières fumées au sol. Un pan de mur sort du côté gauche de la scène. Puis un autre se glisse par la droite. Une immense feuille manuscrite rédigée par Victor Hugo surgit en arrière-plan. La fumée envahit maintenant la salle. Les feux s’éteignent. L’atmosphère devient bleutée.

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« Un langage complètement fou »

« On reprend à la page 13, à la réplique Les voilà », annonce Laurent Pelly. Assis sur un pan de mur, deux personnages se font face. Long manteau sur le dos, sceptre en main, Georges Bigot incarne le Roi de Man. A ses côtés, Philippe Bérodot se met dans la peau de son serviteur. « Les voilà! », s’étrangle le roi en pointant le doigt vers le public. « Janet, Slada ». Son serviteur intervient : « C’est la loi qu’aux amants impose le couvent. L’asile est à ce prix. Autrement sous ces dalles, les vieux cercueils seraient troublés par des scandales, et les têtes des morts n’apprécient pas les baisers ». Dans la salle, Marie Attard, du TNT, précise qu’ « il s’agit d’une comédie rédigée en alexandrins, basée sur un langage complètement fou, voire insensé ». La pièce interroge toutes les notions de Hugo : pouvoir, religion et amour. Le roi tyrannique veut épouser sa cousine Lady Janet. Mais celle-ci est amoureuse de Lord Slada. Les amants se sont enfuis et ont trouvé refuge dans un cloître. Sauf que la nourriture qui s’y trouve est vénéneuse. Et c’est à ce moment que le roi et son acolyte les découvrent. Tels des espions fourbissant un sombre complot, leurs têtes dépassent du mur et fixent la salle obscure. Une découverte va vite les enthousiasmer : « Ces grappes d’or, c’est du napel. Goûtez-y, vous mourrez ce soir », assure le serviteur, avant d’énumérer les autres plantes toxiques qui envahissent le cloître : girolles, scamonée, mandragore. Et de poursuivre : « A ce point près, logis charmant. Avec le matin la rosée, et le soir la lune pour dîner ».

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Trois heures à répéter, ça use les souliers…

Temps d’arrêt et retour à la réalité : «  De quel côté on ouvre le mur ? », demande un technicien qui apparaît sur scène. Le mur s’écarte et la scène se dévoile. Le metteur en scène interpelle le régisseur son : « Johan, on essaie de refaire ce son ». Un cor de brume retentit. Laurent Pelly s’adresse ensuite au régisseur des lumières : «  On peut mettre du bleu en bas de la toile de fond? Ca pourrait donner une impression de bord de mer ». Le metteur en scène monte sur l’estrade : « Confortables, ces peaux sur le sol », lance-t-il aux deux comédiens. « Oui, si on a des chaussures plates », lui rétorque  Philippe Bérodot. Heureusement pour les pieds, petite pause de dix minutes. « La pente à l’arrière de la scène fait mal aux talons. J’en ai plein les bottes », révèle Philippe Bérodot. Hormis ce parterre douloureux, la mise en scène impressionne le comédien : « C’est la première fois que je vois un décor qui me donne autant d’imagination. La présence du mur donne un côté marionnettes au spectacle : il nous pousse à être différents dans l’expression et le stylisme ». Pour Georges Bigot, la répétition dans le décor est une nouvelle étape : « On redécouvre l’espace et on se l’approprie. On règle des tas de choses concrètes. Du coup, on a l’impression d’aller au galop et de s’arrêter, avant de repartir ». Le comédien reçoit alors une éloge humoristique de Philippe Bérodot : « Ce que tu réussis le mieux c’est ta descente aux rochers. Elle me donne une impression de Hithcock ! ». Les deux compères gardent un air amusé à l’heure de remonter sur l’estrade…

Article et photos : Matthieu Stricot

 

« Mangeront-ils? » de Victor Hugo. Mise en scène de Laurent Pelly. Au Théâtre national de Toulouse du 2 au 20 avril. Plus d’infos sur http://www.tnt-cite.com

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